06/12/2012

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Voilà c'était ça la rançon. De quoi je ne pouvais préciser. Passé la journée dans l'ombre froide de ma cuite. Acheté deux fois 500 grammes de La Semeuse, surfin, moulu. Fumé 13 Select King Size. Tout est vent, l'ivresse, l'ivraie, le bon grain, le filtre garantit la subtilité des arômes. Nul exorcisme. Quelques flocons entre l'écharpe noir en laine et le col ligné jaune blanc de mon blouson Forest Lake Baseball acheté 4 euros à Lisboa en août 2010. La magie de l'hiver recouvre en deux épaisses plaques les velux et m'isole. Dès dix-huit heures le manque est venu, sournoisement d'abord, puis vraiment. Irritable. Le réveil du voisin d'en face sonne toujours, depuis dimanche. Je me demande s'il est mort. Je me demande si une fois je le ferai. Je me demande si une fois l'on m'aimera en retour. L'inverse aussi. A 2229 réglé le mien pour 0630. A 2330 allumé la quatorzième, terminé l'infusion de fleur d'oranger. Plus loin que serai-je ? Ecrirai-je encore de ces lignes qui me faisaient frémir ? N'était-ce pas qu'exutoire adolescent ? Saurai-je séduire ? Saura-t-on reconnaître mon talent ? En ai-je ? Encore, de nouveau, plus, moins, jamais eu ? Partira-t-elle à Berlin ? Reviendra-t-elle ? Comment ? Pourquoi ? Tafferai-je toujours à la prod, au BOP, à la plonge ? Trouverai-je un sens à toute cette mascarade ? Aimerai-je porter un masque, faire mon théâtre, chuchoter au duvet d'oreilles féminines ?

 

Et puis merde. A 2336, la porte du frigidaire – il y a là, retenu par trois aimants circulaires de couleur rouge, un encart cartonné faisant la publicité d'une vodka blanche russe et le slogan « Never drink alone », je l'ai ramené d'un pub anglais de Budapest et en possède un second vantant la variété rouge qui se trouve sur mon bureau – déplacer les oeufs, prendre une Oettinger Export en canette de 5 dl, l'ouvrir, ce faisant écraser par inadvertence la braise de ma cigarette contre le rebord de la table en demi-cercle, pshht, longue gorgée, la vie enfin, toute cette connerie, légère brûlure dans l'oesophage, gargouillement stomacal, vague sentiment de culpabilité, retour au calme, la normale, pilote automatique, se rasseoir, allumer la quinzième avec le bout tordu de la précédente. L'existence est semblable à la coulée de chiasse noir violacé que ce matin j'ai laissé contre la porcelaine des chiottes. Et pourquoi ? Ennui, mélancolie, paresse, perfectionnisme menant au découragement précoce, manque d'ambition, aboulie, incapacité à rejoindre la danse, inadéquation. Et pourquoi ? Intelligence, facilité, désir d'instantané, d'absolu, de perfection, sincérité, modestie, sentiment d'insignifiance, conviction d'être un génie, un raté, un sot, une menace. Et pourquoi ? Conditionnement, éducation, facteurs sociétaux, sociaux, inné, acquis... Plus j'essaie de comprendre, moins j'agis ; par conséquent j'essaie de comprendre pourquoi je n'agis pas – cet horrible immobilisme – cette tiédeur, cette fadeur des jours qui coulent sans éclair, sans passion autre que l'alcool et les mots – cette absence d'amour – et toujours je reste dans cet entre-deux, dans l'antichambre de la vie, à la fois spectateur des autres et de moi-même, mais acteur de ma frustration, de ma descente et de ma perte. L'angoisse du manque s'évade goulée après goulée, le cerveau satisfait, gavé. J'avance dans ces mots comme dans une jungle épaisse. Il m'est insupportable que tout soit éminemment vain, absurde, abscons. Et parce que j'aimerais y donner sens de tout mon coeur, de toute mon âme, de toutes ces foutaises, et que le sens ne soit qu'un trait droit, rectiligne, d'une poésie parfaite, d'une justesse à laquelle il n'y aurait rien à redire., rien à ajouter ou à retrancher, et que je suis totalement incapable d'en accomplir le geste, le tracé, je me tiens toujours prêt à tout, comme à tout laisser choir ; dans cette attente insurmontable se trouvent l'amour déçu, les textes raturés, les photographies floues... mon anti-vie – et les trop nombreuses beuveries qui aident au passage du temps inutile.

 

J'ai torché la canette, froissé l'aluminium, pris une autre. C'était débile et juste. C'était la réponse la plus appropriée à tout ce fatras de questions que les gens ne se posent pas ; c'était l'alibi et l'élément de la chute ; le comburant au combustible que je suis devenu. Années mesquines, à foutre aux ordures. D'autres avant moi y ont pensé. Je suis d'une longue lignée d'insatisfaits chroniques le rejeton imbécile. Je n'ai découvert aucun mystère. Je procède, selon un règlement établi de vieille date, au règlement, justement. Quelles factures à payer en pure perte ! Pourtant je ne suis tenu à nulle dette, nulle date. Mais quelque part, dans quelque secret agenda, se trouve, je ne sais pas. Peut-être seulement est-ce mon regard, est-ce si tu me le rendais, est-ce si... Plus loin, l'idée qu'il ne tiendrait sans doute qu'à moi, et à moi seul, d'établir un ordre nouveau, pour mon compte propre. Je repense à Cioran, celui qui entrevoit la fin dans le début annule le temps, et je me dis que ce n'est qu'une partie du problème. Cela ne me dérange pas. « Everything in life is just for a while » - Ph. K. Dick. Alors certainement cet état aussi. Sans sa bouche.

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